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lemanifeste

par Alice Kielo

créatrice de délices/malices

Nous vivons un temps étrange pour aimer. Jamais il n'a été aussi facile de se trouver, et rarement aussi difficile de se rencontrer. La rencontre est devenue un marché, l'autre un profil, le lien une transaction qu'on interrompt d'un geste du pouce. Pour les femmes qui aiment les femmes, ce temps a une arête de plus : des droits que l'on croyait acquis reculent dans des pays qui les avaient conquis, la parole haineuse se banalise, et chacune sait ce que coûte encore, parfois, d'aimer à visage découvert.

Sous cela, il y a un besoin plus profond, et il est immense : un besoin de reliance entre femmes. Beaucoup ont appris à voir dans les autres femmes des rivales, des miroirs où se comparer, rarement des alliées. Beaucoup de femmes qui aiment les femmes vivent loin les unes des autres, sans lieu où se reconnaître, et portent seules des questions qu'il serait plus doux de partager. Relier, c'est défaire ce que l'époque nous apprend : recréer, entre femmes, des liens qui ne doivent rien à la compétition ni au marché.

Face à cela, il y a deux gestes. Le premier est de protester ; il est nécessaire, et d'autres le portent avec courage. Le second est d'instituer : bâtir, patiemment, des lieux où une autre manière de vivre devient ordinaire. délices/malices est né de ce second geste. Ce n'est pas un discours de plus. C'est un lieu.

Foucault appelait hétérotopies ces lieux réels où l'ordre du dehors est suspendu. Dans les nôtres, c'est d'abord le régime du regard qui change. On n'y est plus vue, jaugée, évaluée : on y apparaît, c'est-à-dire qu'on est reçue par d'autres telle qu'on se présente. C'est, à nos yeux, la première des libertés : avant d'avoir des droits, il faut un lieu où exister aux yeux des autres. Comme tout jeu véritable, ces lieux tracent un cercle où valent d'autres règles, librement consenties, et c'est de là que vient leur magie.

C'est en cela que délices/malices est un projet féministe — non par ce qu'il proclame, mais par ce qu'il rend possible. Une chambre à soi, devenue collective : un lieu que des femmes se donnent entre elles, où personne ne les regarde du dehors.

Ce lieu est aussi un laboratoire : un laboratoire du sensible. Avant de désigner l'art, le mot esthétique a désigné la connaissance qui passe par les sens ; c'est celle-là que nous cultivons. Au cœur de nos espaces vivent trois questions, que chacune se pose pour elle-même : c'est quoi — pour moi — être une femme ? être une femme qui aime les femmes ? entrer en lien avec une autre femme ? Nous ne les tranchons pas par la théorie : nous les éprouvons, dans l'écoute, le mouvement, le silence, la présence d'une autre. Être femme n'y est ni une essence à retrouver ni un modèle à incarner, mais une question vivante, que chacune habite depuis son histoire. Aimer les femmes n'y est pas une case à cocher : les mots pour le dire changent d'une génération à l'autre, et les vies débordent toujours les mots. Nous ne délivrons aucune réponse, car aucune réponse donnée d'avance n'a jamais libéré personne. Une question bien tenue, partagée entre femmes, ouvre davantage qu'une certitude.

délices/malices est une œuvre d'artistes dont la matière est la relation elle-même. Trop longtemps, nos rencontres ont eu lieu dans l'arrière-salle, à la nuit, à voix basse. Nous voulons qu'elles aient lieu dans la lumière, dans des lieux d'exception, composés comme on compose une partition. La beauté n'est pas un luxe pour les vies tenues à la marge : c'est ce dont on les a le plus longtemps privées. L'œuvre ne s'accroche pas au mur. Elle a lieu entre les personnes, et quand elles repartent, elle continue en elles.

Il y a aussi, dans ce projet, une exigence intérieure. Ce n'est pas une croyance : délices/malices n'en professe aucune. C'est une discipline de l'attention — ralentir assez pour que l'autre apparaisse — et une confiance dans la joie. Spinoza l'a montré : la joie augmente notre puissance d'agir, la tristesse la diminue, et tout pouvoir qui veut rétrécir nos vies se nourrit de nos passions tristes. Une femme qui a goûté, ne serait-ce qu'un après-midi, à la joie d'être reçue telle qu'elle est se laisse moins facilement rétrécir. C'est notre manière d'être politiques.

Le mot saphique vient de Sappho, poétesse de Lesbos qui, selon la tradition, réunissait autour d'elle des femmes pour le chant et la poésie. Nous lui devons notre nom, et nous honorons ce qu'elle a ouvert : une culture de l'art et de la beauté entre femmes qui aiment les femmes. Vingt-six siècles plus tard, il ne nous reste d'elle que des fragments, et cette culture s'est longtemps transmise ainsi : par fragments, par des lieux qui ont existé puis disparu, par des histoires qu'on ne racontait pas. Nous voulons qu'elle se transmette désormais tout entière : des formes que d'autres pourront reprendre, une maison qui survive à celles qui l'ont fondée.

C'est pourquoi notre communauté est distribuée, sans centre. Ce qui a un centre peut être fermé d'un seul geste ; ce qui vit tout entier dans chaque cercle ne s'éteint pas.

Et notre époque offre ici une chance qu'aucune autre n'a eue. Longtemps, une forme comme la nôtre dépendait tout entière de celles qui la portaient : quand elles s'épuisaient, le lieu fermait et le savoir se perdait. Les outils de notre temps, et l'intelligence artificielle au premier chef, permettent de transmettre une manière de faire tout entière — une voix, une beauté, un cadre, un art de tenir l'espace — sans l'appauvrir, d'une ville à l'autre et d'une femme à l'autre. C'est ce qui rend possible un mouvement d'un genre nouveau, au sens où l'on parle d'un mouvement artistique : il n'a pas de centre, il fleurit partout où des femmes décident de le faire vivre. Ce qui est possible pour nous l'est pour d'autres, et d'autres mouvements de reliance pourront naître ainsi. Cette promesse a une condition, que nous tenons pour inséparable d'elle : la technologie sert la rencontre, elle ne la remplace jamais, et rien de ce qui engage une personne n'est confié à une machine.

Un refuge, pour nous, n'est pas un lieu où l'on se cache. C'est un lieu d'où l'on repart plus libre.

Celle qui signe ce texte a fondé délices/malices. La maison appartient désormais à celles qui la font vivre.

Alice Kielocréatrice et directrice artistique
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